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Les affres de la politique


Ci-dessous, une chronique de Christian Salmon, l’auteur de l’excellent livre « Storytelling« , tiré de ses chroniques hebdomadaire dans le journal Le Monde en 2007-2008. hier soir, j’ai lu, entre autres, ce petit texte, et je l’ai – malheureusement – trouvé tellement juste !

On découvre donc à travers cette chronique le nouveau style des hommes (et femmes) politiques, qui sont principalement préocuppés de leur image et de leur histoire personnelle plutôt que de leur mission politique au service des citoyens.

P.S. : Cela ne concerne pas seulement Ségolène, comme tendrait à le laisser penser le titre de la chronique, mais c’est une manière habituelle de concevoir la politique

Ségolène, la madone des Escalator, par Christian Salmon

Chaque homme politique emprunte ses signes à son époque, ses moyens de communication et même de locomotion. Il y a eu les grands marins, les cavaliers, les aviateurs. Bonaparte au pont d’Arcole faisait corps avec un cheval. Lénine et Trotski se déplaçaient dans un train blindé. George W. Bush descend d’un avion de chasse, un casque d’aviateur à la main. Churchill s’enfonce pour toujours dans une limousine noire. Quant à de Gaulle, son buste élancé semble surgir d’une tourelle de char. Ce sont des corps historiques, légendaires, qui se déplacent. Roosevelt sur son fauteuil roulant souligne l’héroïsme des temps de guerre. Kennedy descend les marches d’un avion de ligne, une jeune femme élégante à ses côtés… Gambetta avait atterri en ballon.

Ségolène Royal enrichit cette tradition : elle se déplace désormais en escalier mécanique. En 2007, elle donnait déjà l’impression de marcher sur les eaux, désormais elle glisse sur les tapis roulants. Les caméras l’assaillent habituellement. Mais, cette fois, Ségolène vint vers eux. Elle leur apparut un instant. De quoi nourrir la flamme. Et la foi. Ségolène Soubirous. La madone des Escalator. « Je ne crains rien, je trace ma route », répète-t-elle à l’envi.

La crise du Parti socialiste n’a pas seulement mis à la torture les socialistes, elle a plongé la médiasphère dans une de ses crises d’excitation qui est la forme exacerbée que prend aujourd’hui le débat public dans ses moindres manifestations. Suspense du décompte dans la nuit électorale. Blogueurs en haleine. Guérilla de l’agenda. On s’y insulta abondamment, trompant la vacuité du débat par des empoignades de hooligans. Pendant que les membres de la commission de récolement s’échinaient à décompter les bulletins, Ségolène Royal faisait la tournée des studios, lançant sur les caciques de la Rue de Solférino ses oukases : la menace d’une crise de régime, le cauchemar d’un marathon judiciaire, voire la prise de la Bastille socialiste par les militants révoltés.

Du suspense, mais à quoi bon ? Rien ne sert de gagner dans les urnes, si votre image ne s’impose pas dans les esprits. Ce n’est plus ni la représentativité ni le poids électoral qui font la force, c’est la capacité à épouser les vagues médiatiques comme autant de plis narratifs, de rebonds, de surprises. Politique de la demande qui conduit les hommes politiques moins à proposer une offre politique qu’à stimuler, nourrir, exciter la demande d’intrigues.

On ne recompta pas seulement les bulletins, la médiasphère colporta ad nauseam la fable de la femme debout seule face aux éléphants, la jeune garde contre le vieux parti, la vieille querelle des anciens et des modernes, lieu commun et impasse de la pensée socialiste. Comme s’il fallait apprendre à se « modérer » alors qu’on a cru qu’il fallait se « moderniser », disait avec humour Bruno Latour dans un tout autre contexte (Les Atmosphères de la politique, Les empêcheurs de penser en rond, 2006). Se modérer en démocratie, cela ne signifie pas seulement faire preuve de modération, ce n’est pas une question de morale mais de régie et même d’acoustique. Synchroniser les temps et les espaces du débat démocratique.

Peter Sloterdijk ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme que la démocratie repose sur « la faculté d’écouter, d’attendre, de faire attendre, d’imposer l’attente », de « suspendre » les événements et non de les précipiter. C’est-à-dire l’inverse de ce que fait le marketing politique, qui cherche à capter l’attention, faire rebondir l’intrigue.

Ségolène est une créature de l’ère numérique. Elle appartient à cette génération d’hommes politiques qui, de Blair à Bush en passant par Sarkozy, sont des stratèges de l’émotionnel, des guerriers de la tension narrative. Dépourvus des talents traditionnels de l’orateur et du tribun mais habiles à conjuguer simulation et focalisation, techniques du cadrage et maîtrise de l’agenda. Pour eux, l’occupation du temps médiatique est devenu aussi stratégique que l’aménagement et le contrôle du territoire.
La « guerre des roses » au Parti socialiste n’a donc pas opposé seulement deux candidates ni même deux lignes politiques, mais les lois de la « modération » démocratique et celles de la « modernisation » médiatique. Parions que, même défaite, Ségolène Royal y poursuivra sa tâche « réformatrice » : transformer la vie politique en un théâtre moral, et imposer comme éléments de langage la syntaxe de l’héroïsme et de la victimisation avec son « code de l’honneur », ses « trahisons », ses « haines », ses « ruptures », et pousser la logique du « timing » jusqu’à faire de sa défaite même une alliée.

Au soir de son échec électoral en 2007, elle avait aussitôt annoncé « d’autres victoires »… Fini le gagnant-gagnant de la présidentielle. Désormais, c’est le « qui perd gagne » qui lui sert de viatique électoral. Georges Frêche l’a bien compris : « Si Ségolène perd, c’est sa chance. Elle va rester tapie pendant deux ans… Et elle cueillera la poire dans deux ans toute mûre. » Lorsque chaque partenaire se retranche dans la recherche de son propre gain, sans considération des intérêts des autres partenaires, on aboutit à la maximisation des pertes de chacun. Dans la théorie des jeux, cette stratégie porte un nom : perdant-perdant.

Vous pouvez trouver d’autres chroniques de Christian Salmon sur le site du Français en suède

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